Le concept de tribu : penser les dynamiques relationnelles des Réseaux Sociaux


Le concept de tribu : penser les dynamiques relationnelles des Réseaux Sociaux

 

Médias09. Université Paul Cézanne, 14 et 15 décembre 2009 - 1 à 14 Le concept de tribu : penser les dynamiques relationnelles des Réseaux Sociaux Iannis Pledel Chercheur en Sciences de l?information et de la communication Rédacteur en chef d?AgoraVox.fr pledel_iannis@yahoo.com CHERPA, Institut d'Etudes Politiques 25, rue Gaston de Saporta - 13625 Aix-en-Provence France Résumé : Cet article invite à penser les dynamiques relationnelles que l?on observe dans les réseaux sociaux à partir du concept de tribu. Les tribus et les logiques tribales ont toujours existé et existeront toujours, il ne s?agit pas d?un élément dépréciatif. L?objectif est de définir les éléments permanents qui assurent un fort sentiment d?appartenance : ceux qui permettent à la tribu de se construire (le langage, la logique de pensée binaire), ceux qui permettent à la tribu d?assurer sa survie et maintenant sa cohésion interne : utilisation des affects (peur, haine, honte, fierté). Abstract : This article suggests to think the socials relationships that we observe in social networks from the concept of tribe. The tribes and the tribal logic have always existed and will always exist, it is not negative. The objective is to define the permanent elements that provide a strong sense of belonging, those who allow the tribe to build (the language, the logic of binary thinking), those that allow the tribe to ensure his survival and maintaining its internal cohesion: use of emotions (fear, hatred, shame, pride). Mots-clés : Réseaux sociaux, tribu, blog, pratiques, communautés Keywords : Social networks, tribal, blog, practices, communities I., Pledel 2 / 14 Le concept de tribu : penser les dynamiques relationnelles des Réseaux Sociaux Introduction Un point commun des plateformes Web 2.0 est d?intégrer dans leur structure des dynamiques relationnelles de réseau social couplées à un partage des contenus. Flickr, Wikipedia, MySpace, Facebook, Bebo, Twitter, AgoraVox, Friendfeed, YouTube, Dailymotion, les blogs et bien d?autres sites1 n?ont pas tous les mêmes fonctions ni les mêmes usages, pourtant ils ont en commun d?utiliser la force d?inertie de la participation et des relations entre internautes pour croître. Les réseaux sur Internet reposent notamment sur deux axiomes : le service s?améliore quand le nombre d?utilisateur croît et il existe un effet de longue traîne (Anderson, 2006): l?agrégation des petits sites comme les blogs personnels ou des articles en termes d?audience de la Wikipédia ou d?AgoraVox représentent collectivement une part de marché égale à celle des plus gros sites. Ces différents réseaux sont le plus souvent décrits en termes d?intelligence collective (Levy, 1994), de sagesse des foules (Surowiecki, 2004) ou d?alchimie des multitudes (Pisani & Piotet, 2008). La forme du réseau accroît l?efficacité : que ce soit pour produire, valider, trier, sélectionner l?information, ou pour se créer, se constituer un cercle d?amis ou professionnel, pour rester en contact avec ses connaissances etc. Ils permettraient l?émergence de résultats qui seraient supérieurs à la somme de ses parties. Pourtant, derrière cette vision des réseaux - souvent idyllique - qu?elles sont les dynamiques en ?uvre ? Que sont justement ces « parties » qui composent le réseau ? Que font- elles ? Comment s?organisent-elles ? N?y aurait-il pas des usages constants ou récurrents ? En termes d?usage et au niveau individuel, les réseaux sociaux sont-ils si nouveaux que cela ? Cet article invite à penser les dynamiques relationnelles que l?on observe dans les réseaux sociaux à partir du concept de tribu. 1 http://informationarchitects.jp/start/ Le concept de tribu: penser les dynamiques relationnelles des Réseaux Sociaux 1.De l?individualisme de réseau à la tribu sur les réseaux sociaux Internet a exacerbé les communautés de pensées. Chaque individu se retrouve dans des univers indépendants les uns des autres ? loisirs, information, jeux, altermondialisme, négationnisme, créationnisme, etc. Ils projettent leurs images et leurs volontés via des « avatars ». La caractéristique principale du réseau est telle que chaque internaute a le sentiment d?être le point central autour duquel le reste évolue. C?est l?individualisme de réseau (Castells, 2002), celui-ci s?articule autour de coopérations faibles (Granovetter, 1973 ; Cardon, Crepel, 2008). Il devient une forme dominante de sociabilité sur Internet. Peu importe l?identité réelle, ce qui est primordial c?est ce que l?internaute déclare être. Chaque individu tisse son réseau à partir de ses centres d?intérêts, de ses valeurs. Cela permet à l?internaute de se manifester socialement dans cet espace. Cet espace de liberté permet à chacun d?y livrer ses opinions et de privilégier ses propres intérêts en allant vers les groupes qui ont les mêmes préoccupations. Cette dynamique relève des clôtures cognitive et spatiale (Pledel, 2009, 2007) : les internautes se dirigent davantage vers les groupes qui leur sont voisins intellectuellement. Cela crée des communautés relativement fermées sur elles-mêmes, mais insérées dans un ensemble plus vaste qu?on appelle réseau. Les réseaux ne sont donc pas une simple juxtaposition d?individus isolés, mais une véritable structuration sociale. On observe que les réseaux se composent d?une multitude de petits groupes, des petites bandes, de tribus. En effet, les normes sont visibles dans tous ces petits groupes et particulièrement chez les blogueurs qui : «constituent une tribu numérique très organisée, avec ses codes et ses normes. Et surtout la conscience vraie d?appartenir à cette communauté, d?y être entre semblable. Comme pour MSN, la pression de la conformité, qui est plus qu?un effet de mode, est écrasante. » (Lardellier, 2006, p. 193). Nous allons donner un aperçu des éléments clés du fonctionnement tribal. Quelles sont les dynamiques, les constantes ? 2.Les tribus sur Internet : définition, identité et appartenance Selon Nayla Farouki (2004), philosophe et historienne des sciences, qui réfléchit aux dynamiques tribales : « La tribu est un collectif qui assure la cohésion de ses membres au travers d?un sentiment d?appartenance renforcé par de nombreux liens de natures diverses (religion, traditions communes, langue etc.) (?) c?est avant tout une entité qui lutte pour survivre. (?) les I., Pledel 4 / 14 logiques tribales sont une manière d?être de la tribu, fondée sur une communauté de langage, de symboles, d?affects» (p. 81). Les communautés sur Internet réagissent-elles comme des tribus comme le suggère l?article d?Alex Wright dans le New York Times : « Friending, Ancient or Otherwise2 » ? En réalité, l?erreur n?est pas de comparer les bandes sur les réseaux sociaux à des tribus, mais de croire simplement qu?on « revient » à des rites tribaux. Les réseaux sociaux ne nous ramènent pas à la tribu, car en réalité nous n?en sommes jamais sortis. La tribu est une constante. Les comportements tribaux ne sont pas nouveaux. Le terme « tribal » n?est ici en aucun cas utilisé de manière péjorative ou dépréciative. Les réseaux ne sont en aucun cas la cause d?un retour de la tribalité. Considérant les réseaux sociaux comme des artefacts (Agostinelli, 2003), ils peuvent amplifier les comportements, mais il faut insister que les dynamiques sont les mêmes. L?homme reste toujours ancré dans une tendance naturelle à la tribalité, il en a toujours été ainsi. Les logiques tribales comme les tribus ont toujours existé et existeront toujours. Nous pouvons ainsi définir les éléments permanents. Des éléments internes et externes à la tribu permettent, comme nous allons le voir, de la structurer et de la solidariser : ces éléments qui sont présents dans la vie réelle le sont aussi sur Internet et les réseaux sociaux. Néanmoins, il nous faut dans un premier temps faire la distinction entre identité et appartenance pour bien comprendre comment fonctionne une tribu et sur quels sentiments elle repose et se construit (Farouki, 2004). L?identité est le sentiment qu?une chose fait partie de nous. Elle est multiple : nous sommes homme ou femme, jeune ou vieux, salarié ou patron etc. Les identités peuvent s?agréger. Mais chaque identité est singulière, un homme n?est pas une femme. Il peut y avoir des contradictions, à l?origine parfois de troubles psychiques. Les identités façonnent la personnalité des personnes qui ne sont jamais identiques. L?appartenance est le sentiment que nous faisons partie d?une chose. Nous nous rattachons à un groupe, à une structure et cela suppose l?adhésion en tant que membre. Elle est exclusive dans les domaines similaires : on n?appartient pas à deux religions différentes. Sinon elle n?est pas exclusive pour les domaines différents : on peut appartenir à une université et à un club sportif. Ajoutons que moins le collectif est abstrait plus le sentiment d?appartenance est fort en le chargeant d?affects. Le sentiment d?appartenir à un site communautaire comme AgoraVox ou 2http://www.nytimes.com/auth/login?URI=/2007/12/02/weekinreview/02wright.html& OQ=_rQ3D5Q26orefQ3DsloginQ26orefQ3DsloginQ26orefQ3DsloginQ26orefQ3Dslogin&REFU SE_COOKIE_ERROR=SHOW_ERROR Le concept de tribu: penser les dynamiques relationnelles des Réseaux Sociaux Facebook est plus fort que le sentiment d?appartenir aux internautes dans leur ensemble. Les tribus déterminent collectivement les limites de l?appartenance à partir de ce qu?ils considèrent comme sacré. Le sacré est ce pour quoi les membres du groupe attachent un respect absolu, inviolable. Ce peut être tout et n?importe quoi. Par exemple, sur le média citoyen AgoraVox, on observe que le « participatif » et la « délibération » sont des éléments sacrés (Pledel, 2009). Toutefois, ce n'est pas l'objet-symbole sacré qui est important, c'est en réalité l'appartenance au groupe de ceux qui considèrent cet objet comme sacré. Le concept de sacré est donc intimement lié à celui d?appartenance. Ainsi, tout comportement qui transgresserait ce sacré engendrerait la colère ou l'agressivité du groupe contre la personne dissidente. Les habitués d?AgoraVox veulent faire adopter aux autres leurs lois : par exemple que l?auteur réponde aux commentaires. Ils veulent de l?interaction. Ils ont intégré que le modèle délibératif reposait sur l?interaction entre l?auteur et les commentateurs. Ils critiquent donc les auteurs qui ne répondent pas à leurs interrogations dans les commentaires. Ils croient à un mépris de l?auteur et s?en prennent à lui fortement. D?ailleurs il est intéressant de noter que les commentateurs vont chercher la contradiction, souvent pour critiquer et démontrer l?absurdité de la thèse pour laquelle ils s?opposent : c?est dans ce contexte que la délibération opère, quand la clôture cognitive n?est pas trop forte, c?est-à-dire quand les contradicteurs ne campent pas sur leur position en ne faisant que dénigrer le propos sans avancer d?informations nouvelles. Une tribune libre avec une thèse clairement explicite sur AgoraVox va générer beaucoup plus de commentaires qu?un article informatif qui ne prend pas position. Le modèle délibératif prend sens avec l?opinion, car c?est celle-ci qui fait réagir. Le délibératif devient un élément sacré. 3.Construction et survie de la tribu La tribu est une structure qui lutte pour survivre. Les individus qui composent la tribu vont défendre leur appartenance et ainsi défendre la tribu. Cela se fait de manière consciente ou non. Cette dynamique peut être en effet inconsciente dans la mesure où l?appartenance donne du sens à l?individu. Ainsi c?est le sentiment d?existence individuelle qui dépend de l?appartenance. La préservation de la tribu rentre donc dans un cadre affectif : la tribu protège et rassure l?individu au sein de sa structure. Il ne se sent pas seul ni isolé. En contrepartie la tribu pousse chaque membre à être fidèle et solidaire au collectif sous peine d?exclusion. C?est la base du lien social et donc la tribu. Celle-ci repose sur les liens sociaux. Le lien social se définit comme la relation qui nait entre deux individus qui ont le sentiment de partager la même appartenance. Le collectif rassemble. C?est ainsi que l?on ne peut pas affirmer que la tribu en tant que telle est mauvaise et néfaste car c?est grâce au sentiment d?appartenance et donc au sein d?une tribu que l?individu crée du lien social et donne du sens à sa vie, d?où la permanence des logiques tribales. I., Pledel 6 / 14 Par exemple, sur une plateforme participative l?interaction dans l?espace de commentaires crée du lien social. Toutefois, il existe des attentes différentes en fonction des commentateurs : l?espace de commentaire est pour certains un prolongement de l?article alors que pour d?autre c?est un espace public pour lequel l?article est un prétexte. Cela nous renvoie aux fonctions du langage décrites par Jakobson (2003) : le commentaire a une fonction référentielle et informative, mais il peut aussi avoir une fonction phatique, le but étant d?établir ou de prolonger un contact social à partir de conversations anodines. Il peut aussi y avoir un aspect ludique. Quels sont les éléments principaux qui permettent à la tribu de se construire culturellement et d?assurer sa survie ? 3.1.Eléments qui permettent à la tribu de se construire Les deux principaux éléments qui permettent à la tribu de se construire sont d?une part le langage et d?autre part la logique de pensée binaire des tribus. ? Le langage. Celui-ci est composé de signes. Ces signes peuvent varier en fonction des tribus. Le langage permet la mise en relation des membres de la tribu et leur interaction. Autrement dit chaque tribu construit son propre langage afin de se différencier des autres tribus. Le langage permet à chacun des membres de la tribu de se reconnaître : seuls ceux qui ont le même langage se comprennent et peuvent ainsi créer du lien social. Le langage permet ainsi de construire la tribu et de maintenir sa cohésion interne. A titre d?exemple mentionnons l?écriture SMS utilisée par de nombreux adolescents notamment sur les Skyblogs : le langage utilisé est clairement un signe distinctif, il permet de reconnaître instantanément ses amis, ceux qui appartiennent à la même tribu que soi, il permet également de se faire reconnaître des autres. Sur AgoraVox, le langage utilisé sera un langage informatif même si l?on constate un pluralisme de l?information en ligne et une diversité des styles beaucoup plus importante que dans le journalisme traditionnel (Pledel, 2009 ; Rebillard, Marty & Smyrnaios, 2009). ? La binarité dans les tribus : eux contre nous. Chaque tribu doit faire face à la tribu voisine. Elle instaure une dynamique manichéenne ou binaire pour bien se distinguer des autres tribus : un rapport d?inclusion / exclusion ou intérieur / extérieur. Il y a eux et nous. Ainsi la tribu ne se définit pas uniquement par son intérieur mais également par son extérieur à partir des frontières qu?elle fixe. Démarquer une structure de tout le reste permet à celle-ci de se concentrer et de gagner en force. Dès lors la dynamique binaire engendrée est simple : attaque / défense face à ce qui parait étranger à la tribu et qui n?est pas accepté ou qui ne se soumet pas à ses codes, à ses croyances, à ses éléments Le concept de tribu: penser les dynamiques relationnelles des Réseaux Sociaux d?appartenances. L?affaiblissement de la tribu voisine rend plus fort. Ainsi la logique tribale s?inscrit systématiquement dans une logique d?expansion, de conquête et agit donc de manière fondamentalement belliqueuse. Elle crée pour ses membres un certain nombre de croyances qui exacerbent le sentiment de l?intérêt général et du sacrifice pour celui-ci. Les règles ainsi créées font partie de la culture et de la conscience collective de la tribu, toute transgression amène l?individu à être rejeté par les autres membres qui se sentent trahis. Il peut y avoir des clans au sein même des tribus : on observe par exemple des comportements sur AgoraVox d?un petit nombre de personnes regroupées qui attaquent en continu d?autres rédacteurs. Ils vont commenter de manière virulente jusqu?à faire craquer l?auteur ou d?autres commentateurs avec lesquels ils sont en contradiction. Ils agissent en groupe, se soutenant les uns les autres et souhaitent faire régner la loi. Ce comportement peut avoir plusieurs répercussions, notamment celle de chasser les personnes qui sont sensibles aux critiques virulentes. On observe aussi un décalage entre les anciens et les nouveaux entrants sur la plateforme participative. Les anciens sont des personnes qui connaissent la communauté, ses réactions, qui se sont faits la main sur de nombreux commentaires, ils sont donc moins sensibles aux critiques négatives. En revanche tous les nouveaux auteurs qui n?ont pas l?habitude de commentaires si virulents vont être étonnés, voire choqués. Certains préfèrent alors partir de la plateforme. Les anciens ne vont pas adapter leurs propos en fonction du nouvel arrivant et ne se rendent pas forcément compte de la tournure radicale. En effet, étant donné que les anciens se connaissent ils vont avoir des réactions collectives en fonction de leur passé commun, ce qui n?est pas le cas du nouvel auteur. Il s?agit bien d?une appropriation par les commentateurs et les auteurs de la plateforme participative, sentiment fort que le site est leur maison car ce sont eux qui fournissent le contenu. Ils sont conscients du fait que la plateforme ne vit que grâce à eux. Ils ont intégré cette donnée et en jouent pour faire pression auprès de la direction quand une décision ne leur plait pas. On notera plusieurs « grèves » ou « pressions » des utilisateurs sur des réseaux sociaux ou des plateformes participatives : Facebook et la publicité de Beacon3, Ebay4, LePost5, ou encore Ladies?s Room6. La violence envers la tribu voisine est d?autant plus forte qu?il n?y a pas de liens entre elles. Autrement dit quand il existe des liens 3 http://www.lemondeinformatique.fr/actualites/lire-le-cote-big-brother-de-facebook- commence-a-enerver-des-utilisateurs-24660.html 4 http://www.lefigaro.fr/conso/2008/02/18/05007-20080218ARTFIG00442-premiere- greve-mondiale-sur-ebay.php 5 http://novovision.fr/?A-propos-de-la-ligne-editoriale-du 6 http://www.lemonde.fr/cgi- bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&ob jet_id=1018427 I., Pledel 8 / 14 personnels, les rapports violents sont plus difficiles. L?anonymat dans ce cadre favorise les rapports d?exclusion. Ainsi, les tribus vont chercher à dépersonnaliser et à rendre anonymes les individus des tribus voisines pour maximiser la violence envers celle-ci. Une dynamique de surenchère voit le jour dans ce contexte. On l?observe tous les jours dans le domaine politique, social et économique, il en est de même sur l?Internet où l?anonymat et l?utilisation massive du pseudonyme renforcent les logiques de radicalisation. On pourrait estimer que cela a pour conséquence de relâcher les pressions cognitives et favoriser les débats contradictoires. Mais, l?anonymat permet d?exprimer plus facilement des idées radicales. Ainsi, les normes de groupes et les possibilités d?anonymat conduisent souvent les gens à des positions plus fortes que celle qu?ils avaient initialement (Sunstein, 2007). Toutefois il ne faut pas confondre anonymat et « avatar » (construction d?une identité virtuelle) car un avatar prend de la consistance avec le temps auprès des internautes qu?il fréquente, autrement dit, une identité se construit autour de cet avatar avec le temps et la fréquentation des mêmes espaces : la personne qui est derrière cet avatar aura tendance à « faire attention » à l?image de celui-ci. Il semble clair qu?à mesure que le temps passe, chaque pseudonyme acquiert une identité propre. Un pseudonyme n?est donc en aucun cas synonyme d?anonymat au sens « je peux dire tout et n?importe quoi ». Car le pseudonyme construit autour de lui une identité, une histoire que l?internaute ne voudra pas effacer, ce personnage, appelé « avatar » est différent de ce que l?individu est dans la vie réelle. Il a une logique propre à lui-même et sa propre identité. Les logiques de l?anonymat pur ne sont plus valables et la radicalisation en est atténuée. Un comportement tribal ne nécessite pas forcément que les membres se connaissent physiquement. Le nous peut se définir par rapport à l?autre. Des personnes qui ne se connaissent pas mais qui partagent un fort sentiment d?appartenance peuvent se « liguer » entre eux. Les nouveaux outils de communication comme le microblogging de Twitter ou de FriendFeed peuvent changer l?audience en « bande » et engendrer des comportements radicaux. A titre d?exemple7 lors d?une conférence, Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook, est interrogé par une journaliste. De nombreuses 7 http://www.marrowbones.com/commons/technosocial/2008/03/anatomy_of_a_mob_the_la cyzucke.html#more http://www.internetactu.net/2008/03/31/la-conversation-a-t-elle-quitte-la- blogosphere/ Le concept de tribu: penser les dynamiques relationnelles des Réseaux Sociaux personnes qui assistent à la conférence depuis la salle sont mécontentes des questions posées par la journaliste. Or elles communiquaient entre elles via Twitter. Ainsi chaque personne isolée qui bénéficiait de Twitter connaissait en temps réel le sentiment des autres personnes ce qui a créé dans l?assistance une « humeur » collective. Celle-ci évoluait au fur et à mesure de l?entretien et, versatile, passait par des exaltations de mécontentement ou de contentement beaucoup plus fortes que si les individus n?étaient pas reliés entre eux. Un fort sentiment d?appartenance à cette assistance a rassemblé et soudé les individus qui se sont « ligués » contre la journaliste. On a un exemple de création d?une bande, un « nous » avec son comportement propre accentuant par une dynamique grégaire ses « humeurs » versatiles et ses positions radicales. On constate que l?utilisation d?un outil de microblogging a engendré des comportements de « bande » et a changé une audience en foule. La caractéristique première d'une foule est que les pensées ou les actions de chaque membre d'une foule sont dirigés vers un but commun, une orientation commune (intérêt, intention etc.). Les analyses de René Girard (1998) ou de Jean-Pierre Dupuy (1998) font intervenir un élément fixe qui maintient la cohésion de la foule, cela peut être par exemple un chef, un bouc émissaire ou un leader, les phénomènes de paniques résultent de la disparition de ce point fixe : la foule se disloque. La foule est considérée comme un tout ayant une intention. Néanmoins, certains vont faire la psychologie d?une foule : une personnification qui donne des caractéristiques humaines à une entité, notamment celle de conscience collective ou d?âme collective (LeBon, 2003 ; Tarde, 2006). Nous préférons traiter directement des communautés et des logiques tribales sans psychologiser une entité, un collectif. On peut donc distinguer notamment trois formes de collectifs où une tribu peut naître et évoluer : o Foule : masse indéterminée qui ne se connait pas, orientée vers le même but, le même objectif ou le même chef ; o Communauté : masse déterminée par un intérêt un sentiment d?appartenance ; o Réseau : masse indéterminée mise en relation, pas de sentiment d?appartenance mais des n?uds qui relient les membres. N?oublions pas que chaque tribu lutte pour sa survie et quand elle le peut, essaiera d?étendre son territoire. La notion de territoire est ainsi fondamentale (Foucault, 2004). Les réseaux sociaux sur Internet en donnent une illustration remarquable puisqu?ils sont étroitement liés à la notion d?espace. Les groupes créés sur Facebook relèvent de cette logique, ou l?appropriation d?une plateforme comme AgoraVox, OhMyNews par des habitués ou les skyblogs par les adolescents. Les personnes qui sont à l?intérieur du territoire défini par la tribu appartiennent à celle-ci et doivent donc I., Pledel 10 / 14 en respecter les règles et les symboles au risque de se faire exclure. La logique d?extension est visible : multiplication des amis (celui qui aura le plus d?amis), volonté d?audience des blogs afin de se faire citer, notamment par les blogs amis et volonté de respect et de reconnaissance en allant soi même commenter les articles des amis. A l?inverse, on observe parfois une volonté de nuire délibérément chez ceux que l?on considère comme ennemi : multiplication des commentaires négatifs et des critiques virulentes, « trollisme » afin de décrédibiliser la plateforme, et entrisme. La volonté est alors de s?approprier l?espace de manière offensive. Le développement des blogs a permis l?essor de la parole citoyenne et des médias des masses (Rosnay & Revelli, 2006), entrainant de nombreuses polémiques autour de la dichotomie journalisme citoyen / journalisme professionnel (Pledel, 2009). Cette dichotomie montre systématiquement des luttes de territoire. Ceci est d?autant plus vrai qu?une entité « média participatif » et un sentiment de d?appartenir aux « journalistes citoyens », ou du moins de ne pas appartenir aux « journalistes professionnels », délimite une frontière. Les journalistes professionnels ou les personnes considérées comme des personnalités acquises aux médias traditionnels n?ont pas leur place sur le territoire du journalisme citoyen, et les citoyens leur font savoir par le biais des commentaires. Par exemple, Jean-Michel Aphatie en a fait les frais sur AgoraVox. Ses articles étaient systématiquement critiqués, vilipendés, alors même que les propos cadraient avec l?esprit général des lecteurs d?AgoraVox. Il s?en explique dans un article où il commente les commentaires8. Il s?agit clairement d?une logique de lutte de territoire dans une acception tribale. 3.2.Eléments qui permettent à la tribu d?assurer sa survie Regardons désormais les éléments qui permettent à la tribu d?assurer sa survie. Elle utilise principalement les affects pour préserver ses intérêts, c?est-à-dire tous les éléments cognitifs puissants liés aux émotions ou à la mémoire. En effet, une émotion très forte permet de générer des comportements extrêmes : la peur, la haine, la honte, la fierté etc. Ces émotions collectivement ressenties solidifient les liens sociaux sur le moment : les membres se sentent proches les uns des autres et le sentiment d?appartenance et de partager un élément commun est à son acmé : par exemple l?empathie forte qu?il peut y avoir lors d?une catastrophe. 8 http://www.AgoraVox.fr/article.php3?id_article=32002 Le concept de tribu: penser les dynamiques relationnelles des Réseaux Sociaux La tribu va jouer sur différents types d?affects pour préserver sa cohésion et même la renforcer. Il existe des affects tournés vers l?extérieur de la tribu et d?autres tournées vers l?intérieur : ? Les affects tournés vers l?extérieur : la peur et la haine de l?autre. La peur et la haine de l?autre sont ainsi des liants très puissants des tribus. Ces affects sont utilisés pour faire face à la menace des tribus voisines. Le but est de jouer sur la binarité intérieur / extérieur de la tribu pour rassembler les membres. Tout ce qui est à l?extérieur relève de l?inconnu, fait peur et est susceptible d?engendrer la haine car on hait ceux que l?on craint. L?agressivité et la violence sont des dynamiques liées au collectif et ne sont pas inhérents à l?individu. La guerre, les violences se réalisent dans un cadre collectif. ? Les affects tournés vers l?intérieur : la honte et la fierté. Le but est de renforcer les liens sociaux mais surtout d?engendrer des sentiments qui contraignent les membres à rester au sein de leur tribu. Ils préviennent toute sortie car la fierté ou la honte est un sentiment lié au collectif, ils n?existent que grâce au collectif. Les individus veulent préserver leur image face au regard du groupe et donc vont rentrer dans les normes imposées pour éviter la honte, ou à l?inverse vont réaliser les actions valorisées par le groupe pour ressentir un sentiment de fierté. C?est donc le collectif qui a le pouvoir de générer honte ou fierté avec ses normes, ses codes, ses lois. Il joue sur le fait que les membres pris individuellement sont sujets à la peur d?être isolé et rejetés et qu?ils feront tout pour être intégrés. La fierté est étroitement liée à l?appartenance : le blogueur par exemple qui aura dévoilé une vidéo buzz à l?ensemble de ses amis qui l?approuvent ressentira un sentiment de fierté et d?appartenance au groupe. Prenons l?exemple d?un blog, si des commentateurs sont "fiers" de voir leurs opinions publiées, ils ne supporteront pas le fait que certains critiquent ou s?amusent dans leur média. Cela leur paraîtrait comme une insulte à leur sentiment d'appartenance à ce club. Et cela engendre des regroupements d?individus en groupes relativement fermés sur eux-mêmes et qui vont défendre leurs points de vue ou leurs intérêts, leur « sacré », c?est-à-dire ce qui les lie les uns aux autres par un sentiment d?appartenance. C?est un terreau propice à une montée progressive de la radicalisation des pensées qui n?aura de cesse que l?exaltation de multiples groupes et leurs survies par la protection de leurs intérêts. Conclusion : des forces sur Internet : de l?utopie et de la construction de tribus I., Pledel 12 / 14 Complexité, ambivalence du Web : d?un côté on a affaire à une force sur Internet qui pousse au développement d?une écologie de la communication (Pledel, 2009) où le délibératif et le participatif viennent s?insérer dans la relation. On est dans l?ordre de la médiation, c?est-à-dire d?une amplification de l?interaction par l?outil, que ce soit dans le cadre d?un système informationnel ou social. Autrement dit, il s?agit d?offrir une ouverture maximale des plateformes Web2 et une limitation des contraintes cognitives et spatiales. Cette ouverture maximale participerait à la réalisation de l?idéal démocratique qu?Internet laisse espérer, bien qu?il s?agisse d?une utopie. Toutefois l?écologie de la communication pousse à trouver les contraintes et les solutions pour les lever et contribuer à tendre vers cet idéal de délibération, de diversité et de liberté jamais atteint. D?un autre côté on observe une autre force sur les plateformes Web2 : celles-ci sont obligées de se recentrer sur elle-même pour qu?elles puissent continuer à vivre. On rentre dans des logiques de construction tribale : car pour survivre une plateforme participative ou un réseau social doit créer un sentiment d?appartenance. Si on veut maintenir la cohésion de la communauté d?un site Web et assurer sa pérennité il faut qu?il y ait un intérêt, une envie des lecteurs rédacteurs de se retrouver là et non ailleurs. Dès lors, les stratégies Web vont tendre à utiliser des procédés qui ferment suffisamment la plateforme pour gagner en force et créer une véritable marque mais aussi pour faire face à la concurrence. On retombe alors dans une logique d?inclusion / exclusion. La frontière entre l?intérieur et l?extérieur doit être définie et tous les éléments qui permettent d?engendrer des affects pour préserver la cohésion interne et même la renforcer à partir d?affects tournés vers l?extérieur (peur, haine de l?autre) et d?autres tournées vers l?intérieur (honte, fierté). Ainsi, les plateformes sont construites dans l?optique de générer des contraintes qui renforcent le sentiment d?appartenance à la tribu. Ces deux forces cohabitent et un équilibre doit être trouvé pour chaque plateforme Web2 : ? Maintenir sa cohésion interne et rendre nécessaires les liens entre les membres. Logique de fermeture : sentiment d?appartenance, structure forte, marque du média. ? Volonté d?ouverture et démocratisation de processus délibératif. Logique d?ouverture : écologie de la communication : qualité, pérennité et diversité indispensable à la délibération. Références Le concept de tribu: penser les dynamiques relationnelles des Réseaux Sociaux Agostinelli, S. (2003). 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